Radio Margo

Mois : mai, 2015

Un ancien soldat fait de la poésie

Ma thèse a commencé, en partie, avec un poème lu il y a quatre ans dans une conférence par une prof de Harvard (qui ne lisait pas bien la poésie mais soit).

HERE, BULLET

If a body is what you want,
then here is bone and gristle and flesh.
Here is the clavicle-snapped wish,
the aorta’s opened valves, the leap
thought makes at the synaptic gap.
Here is the adrenaline rush you crave,
that inexorable flight, that insane puncture
into heat and blood. And I dare you to finish
what you’ve started. Because here, Bullet,
here is where I complete the word you bring
hissing through the air, here is where I moan
the barrel’s cold esophagus, triggering
my tongue’s explosives for the rifling I have
inside of me, each twist of the round
spun deeper, because here, Bullet,
here is where the world ends, every time.

Brian Turner, 2005

Et comme je l’ai traduit:

TIENS, BALLE

Si c’est un corps que tu veux,

Tiens voilà l’os et le cartilage et la chair.

Voilà le vœu de la clavicule cassée

Les valves ouvertes de l’aorte, l’effort

Que la pensée fait dans l’intervalle synaptique

Voilà la montée d’adrénaline que tu désires,

Ce vol inexorable, cette perforation insensée

Dans la chaleur et le sang, et je te défie de finir

Ce que tu as commencé. Parce que tiens, Balle,

C’est ici que je complète le mot que tu apportes,

Sifflant à travers l’air, c’est ici que je gémis

L’œsophage froid du canon, qui déclenche

Les explosifs de ma langue pour la cannelure que j’ai

À l’intérieur de moi, chaque torsion de la cartouche

Tournée plus profond, parce voilà, Balle,

C’est là que le monde finit, à chaque fois.

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Londres 3 – Mind the Gap, please!

Ceux qui ont visité Londres connaissent le fameux « Mind the Gap, Please! » qui peut se traduire par « Attention à l’intervalle » (entre la rame de métro et le quai). Le mois prochain se tient à l’université de Warwick un atelier de réflexion sur l’analyse des discours, le Nouveau Matérialisme et le « tournant pratique » dans les sciences sociales. Je vous traduis l’appel à communications ci-dessous:

Depuis le « tournant linguistique » en sciences sociales, le langage et l’analyse des discours ont tenu une position privilégiée dans l’investigation critique de la réalité sociale et de l’interaction humaine. Récemment cependant, cette position dominante a été remise en question par des approches théoriques et méthodologiques qui demandent qu’une plus grande attention soit portée aux éléments non-linguistiques. D’un côté, la littérature sur les nouveaux matérialismes estime qu’un biais discursif dans le poststructuralisme et dans d’autres approches critiques privilège les textes écrits aux dépens de l’investigation de la réalité matériel: le sens, l’impact et même la capacité d’action des « choses », des objets, l’environnement naturel, les « trucs ». De l’autre côté, les politistes, sociologues, ethnographes, anthropologues et autres ont initié un « tournant pratique », réintroduisant la question de l’action et de la capacité d’action dans l’équation de la recherche critique. Ici, la pratique est connectée à mais se distingue des pratiques de faire-sens et des formations discursives. Ces deux approches remettent directement en question la primauté du discours sur la matière, ou la réalité matérielle et l’action physique ne peuvent exister indépendamment des politiques de représentation et de contextualisation. Cet atelier veut inviter des chercheurs à n’importe quel stade de leur carrière, et à travers les sciences sociales, à débattre des implications théoriques et méthodologiques de la pratique et de la matérialité dans leur travail sur le discours et l’analyse des discours.

Je vous parle de ça parce que c’est une question que je me pose souvent dans mon travail: comment prendre ce tournant pratique? Comment articuler la théorie et l’engagement sans « décrédibiliser » mes recherches avec une application insatisfaisante ou « nébuleuse »? Comment parler du drone quand on n’a pas fait l’expérience de la guerre?

Edit: mon papier a été accepté pour le workshop! Vous m’en voyez ravie.

L’insoutenable légèreté des statistiques

Pour ceux qui se demandent quels sont les chiffres sur les frappes de drones, voilà une infographie sur les victimes au Pakistan depuis 2004. Le Bureau of Investigative Journalism a mené l’enquête pour savoir qui étaient ces victimes.

http://drones.pitchinteractive.com/

Voici, selon le BIJ, les catégories:

– Cibles « de premier plan » = les terroristes = ceux dont l’existence justifie celle des drones dans la politique militaire américaine

– Civils

– Enfants

– Autres: hommes en âge de se battre, ce qui fait d’eux des coupables au moment de leur mort. Ils ne passeront dans la catégorie « civils » que s’ils sont réhabilités, c’est à dire avérés innocents, mais n’en seront pas moins morts.

 

Sur l’émancipation 1ère partie – Gayatri Spivak

Cette semaine je vais vous parler de Gayatri Spivak.

Ceux qui me connaissent savent que j’en ai ma claque, chaque fois que j’ouvre un bouquin de théorie critique et de philosophie politique, de tomber sur un tiers de Badiou, un tiers de Zizek et (moins souvent mais quand meme) un tiers de Ranciere. Sachez messieurs, que ça n’a rien de personnel, et peu à voir avec le contenu. Mais je suis juste fatiguée d’avoir trois hommes blancs, d’un certain age, avoir le monopole de la théorie de l’émancipation (sic). Il y a foule d’autres auteurs fascinants qui n’ont, quasi-littéralement, pas voix au chapitre à cause de ces trois superstars. Vous n’avez pas, M. Badiou, le monopole de l’émancipation.

Au-delà de ça, vu l’ambiance pas très ouverture d’esprit et amitiés entre les peuples au vu des dernières élections, on va dire que c’est une série mi-philo, mi-touche pas à mon pote.

George Clooney, Une Histoire Vrai http://georgesclooney.blogspot.co.uk/p/tome-1.html

 

 

J’inaugure donc aujourd’hui une série d’articles sur « les autres », les soi-disant minorités. En ce moment au Royaume-Uni, un mouvement dans les universités, « Why is my curriculum white? » (« Pourquoi est-ce que mon programme est blanc? »), vise a introduire des auteurs moins blancs, moins masculins, moins occidentaux dans un programme investi par Deleuze, Foucault, Derrida, Badiou, Zizek etc. ou meme Descartes, Kant, Nietzsche. Si vous saviez le nombre d’auteurs géniaux, droles, subversifs et efficaces dont je n’ai entendu parler qu’en toute fin de licence et en master (et encore, j’étais en études culturelles, discipline inexistante en France).

Un article du Guardian sur le sujet, pour les anglophones: ici

Voilà la raison pour laquelle j’ai décidé de faire une série d’articles sur l’émancipation, par des auteurs qui ont du/pu s’émanciper de leur (plusieurs réponses possibles) :classe/genre/origine/nationalité/orientation sexuelle/préférence pour le beurre doux ou demi-sel, pour exister en tant que philosophes critiques.

Et donc, pour ouvrir la danse, Gayatri Spivak, et j’aime autant vous dire que c’est une sacrée tronche, vous allez en avoir pour votre argent. Ironiquement Spivak a traduit en Anglais De la grammatologie (1967) de Jacques Derrida. Elle a notamment beaucoup utilisé le rapport au langage dans l’oeuvre de Derrida pour déconstruire les procédés coloniaux de l’Empire Britannique en Inde, procédés incluant entre autres la construction du mythe de la nation par la langue anglaise et l’annihilation des autres langues, notamment le Bengali (langue maternelle de Spivak).

Mais le texte donc je veux parler aujourd’hui fait écho au texte de Foucault et Deleuze posté ici le mois dernier; son titre anglais est More on Power/Knowledge, soit Plus de réflexion sur le savoir-pouvoir. Spivak y parle de la nécessité éthique de maintenir une position politique engagée en meme temps que critique. En effet elle entend par critique une « philosophie qui est consciente des limites de la connaissance » (Spivak, 1992 : 142). C’est, il me semble, précisément ce que Deleuze formulait quand il exprimait « l’indignité qu’il y a à parler au nom des autres » (Foucault:). Un théoricien critique (à l’inverse de la théorie dogmatique, peu recommendable) est un théoricien qui sait qu’il y a d’une part des choses dont il ne peut pas parler avec légitimité (par exemple la souffrance des autres) et d’autre part, que la théorie n’est pas la panacée. La théorie est nécessaire mais, pour etre bénéfique, ne doit pas etre érigée en dogme. Spivak montre ainsi que l’application de « la partie la plus fragile de Marx, le scenario Euro-centrique prédictif » à des zones non-Européennes est l’exemple meme de la théorie vouée à l’échec et, dans ce cas, à la violence. Spivak étant, dans ses propres termes, une « communiste vieille école » (Spivak 1992 ), il est intéressant de voir que si elle souscrit à la théorie, elle considère que l’ériger en dogme est mortifère.

L’objet central de son texte est, cependant, le rapport de Foucault et Derrida à la notion de savoir-pouvoir.

J’y reviens dans le prochain post.