Radio Margo

Mois : août, 2015

Pour finir un débat

Cette semaine je suis en vacances, donc voici une citation à la place d’un post:

Un des écrivains français les plus fins du XXe siècle, Paul Valéry, avait un parler grossier. Cela choquait Paul Léautaud raconte que, quand il avait eu une grande conversation intellectuelle, Paul Valéry la concluait par l’expression suivante : « Et d’ailleurs, on s’en fout. » C’était évidemment une manière de dire : je n’ai pas voulu vous embêter avec ça, pardon si j’ai eu l’air de vous écraser de mon intelligence, ce qui compte dans la vie, c’est l’égalité dans les rapports humains.

Source: http://www.franceculture.fr/emission-secret-professionnel-le-secret-professionnel-de-la-politesse-au-moyen-de-la-grossierete-201

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Lost in translation

Vous savez que j’ai pas mal réfléchi aux politiques de la traduction ces derniers temps. J’adore faire de la traduction, tu fais à la fois l’exégèse du texte en même temps il y a une part créative que je retrouve peu dans mon travail académique. Mais vous le savez peut-être aussi, j’ai commencé à travailler pour une organisation qui s’occupe d’artistes qui travaillent sur le conflit, qui viennent de zones de conflits ou qui font des choses qui n’ont pas forcément à voir avec la guerre mais qui l’ont vécue. Vous pouvez voir ce que je fais pour eux ici : https://artraker.wordpress.com/

Au sein de cette organisation je suis entre autres employée au développement du projet Positive Peace, c’est-à-dire une paix qui n’est pas passive mais qui au contraire essaie de mettre en place une paix créative, sur le long terme, qui implique tous les acteurs, etc.

Et donc, pour en venir à ma réflexion du jour, j’ai commencé à chercher ce qui existait en matière de traduction pour la paix. Si la traduction a une dimension créative, et j’en suis persuadée, et que la créativité fait partie des processus de paix, et j’y crois vraiment, alors la traduction est peut-être davantage que simplement un outil de négociation. La traduction n’est pas simplement une technologie.

On sait comme les erreurs de traduction peuvent mettre encore plus de tensions dans un processus diplomatiques.

On sait aussi  comme certains spectateurs ont été perdus par Lost in Translation, en y voyant un film raciste. Ca me parait injuste (Attention! je ne nie pas la légitimité des spectateurs à y voir du racisme, à cause de la reproduction des stéréotypes), car la réussite du film est de montrer comment les deux personnages voient les Japonais. Bob est cynique et Charlotte est naïve. Les Japonais leur apparaissent comme des aliens exubérants. Même si les personnages peuvent être attachants, j’y ai vu aussi une critique des Américains qui arrivent et qui ne font pas d’effort pour aller vers une culture inconnue – sans aller dans une présupposée dimension post-coloniale du film. Charlotte n’arrive pas à communiquer avec l’actrice américaine qui se dit « arexique ». Bob n’arrive pas à communiquer avec sa femme qui lui parle en couleurs de moquette. Vous savez ce moment, si vous avez vu le film, assez mémorable où Bob tourne une pub pour le whisky Suntory et le réalisateur parle pendant 15min et la traductrice lui transmet une minuscule phrase d’instruction. Pour moi ça résume l’expérience de Bob et Charlotte du Japon (mais pas l’intention du film, à mon avis): ils sont au cœur d’une culture extrêmement riche, millénaire, très éloignée de celle des Etats-Unis, et ils n’en retiennent que la télé qui braille et le karaoké. Il faut vraiment faire la différence entre la créatrice et ses personnages ici: les stéréotypes sont-ils dans le film ou dans les têtes de Bob et Charlotte?

Mais les spectateurs sont aussi des interprètes (d’ailleurs la scène finale du film donne lieu à un des plus grands mystères du cinéma de ces dernières années), et le traducteur encore plus. Vous vous souvenez quand j’ai dit que la médiation culturelle se disait « interpretation » en Anglais. C’est vraiment un travail fascinant que d’essayer de laisser un texte nous parler, de comprendre ce qu’il veut vraiment dire, tout seul. Je pense qu’il y a vraiment quelque chose à creuser ici en matière de processus de paix et je vous en reparlerai.

Noam et Michel, 1971.

Dans cette vidéo, l’ultimate fight Chomsky vs Foucault. Pas de K.O. en 34 secondes mais ça fait près de 45ans que le débat fait rage sur qui a réellement gagné*. Foucault a décidé de faire sa partie en Français au lieu de l’Anglais, et la partie de Chomsky est sous titrée.

 

 

C’est un peu longuet, mais rien n’empêche de l’écouter comme un podcast, si vous comprenez l’anglais.

La rumeur raconte que Foucault fut payé avec un pochon de beuh.

 

 

 

*Evidemment, Foucault.

Qu’est ce que la politique? Walden et 1984

Désobéissance civile ne veut pas dire retraite de la société civile.

Thoreau a écrit Civil Disobedience pendant la guerre des Etats-Unis contre le Mexique. Il a passé une nuit en prison pour avoir refusé de payer ses impôts: il ne voulait pas financer une guerre qu’il estimait injuste ou illégitime. Il explique tous les moyens qu’a un individu de désobéir en restant citoyen. Car mon argument, ici, c’est que se retirer du monde parce qu’on est pas d’accord avec n’est pas un acte politique. Ca ne veut pas dire qu’il est illégitime, ou inacceptable, mais on ne peut pas dire qu’il est politique à partir du moment où on se retire de la vie de la cité. Ne serait-ce qu’étymologiquement, ça ne tient pas.

Par ailleurs il a écrit Walden ou la vie dans les bois, l’un des livres que le narrateur d’Into the wild lit quand il part se retirer du monde. Le problème de McCandless, c’est qu’il n’a rien compris à Thoreau: celui-ci retournait régulièrement en ville pour voir les copaings et laver son linge. Il essayait d’être autosuffisant en nourriture et en confort, mais ne vivait pas comme un ermite. Thoreau ne détestait pas l’humanité, il était simplement critique de la société et voulait prendre du recul. Il est retourné vivre dans celle-ci après 2 ans 2 mois et 2jours. Le projet personnel de Thoreau n’est devenu, selon moi, politique que lorsqu’il l’a publicisé dans un livre. C’est-à-dire que si ce n’est pas destiné à changer ou à parler de la société dans laquelle on vit, ça ne peut pas être politique.

Thoreau critique par exemple la valeur travail:

Tandis que sans hésiter mes connaissances entraient dans le commerce ou embrassaient les professions, je tins cette occupation (la cueillette des myrtilles) pour valoir tout au moins la leur… (…) Certains se montrent « industrieux », et paraissent aimer le labeur pour lui-même, ou peut-être parce qu’il les préserve de faire pis ; à ceux-là je n’ai présentement rien à dire.

Henry David Thoreau, Walden ou La vie dans les bois, p84.

Il y a un monde entre prendre du recul pour décoloniser son esprit et vivre en ermite. Même George Orwell a écrit 1984 à Barnhill, une ferme complètement isolée sur l’île de Jura, dans les Hébrides extérieures. Il écrivait mais était aussi très actif dans son jardin: Jean-Pierre Martin, dans L’autre vie d’Orwell, montre la banalité de son journal, qui parle de ce qu’il a cueilli ou chassé, de l’état de ses récoltes. Encore une fois, l’écriture a été rendue possible en s’isolant de la société, mais s’il n’avait pas donné son roman au monde, ce projet n’aurait pas grand chose de politique.