L’opérateur, le trauma et l’humanité.

Eichmann n’était ni un Iago ni un Macbeth

(Hannah Arendt)

Suite au débat Figures de la Guerre : contre-enquête.

Une petite clarification, selon moi, s’impose. D’abord, la question de la déshumanisation ne concerne pas directement les opérateurs, mais bien les cibles : le processus vise à débarrasser, par les corpus légaux, militaires et scientifiques, les victimes de drones de tout statut juridique. Les cibles sont des profils, et les victimes des statistiques.

Les opérateurs sont eux, au contraire, bien humains, trop humains, devenant l’Humanité qui doit à tout prix être préservée, immunisée de toute violence (même dans le cas d’une condamnation: les soldats américains ne peuvent être, sur exigence de l’Etat-Major, présentés qu’à la justice américaine). A savoir si les opérateurs sont effectivement désexposés à cette violence : physiquement, sans nul doute, psychologiquement, les études discordent. Je vous renvoie au travail de Grégoire Chamayou [1], qui montre la grande diversité de résultats selon que l’étude est menée par l’US Air Force ou par des psychologues indépendants. Dans le deuxième cas, notamment, il semble que les opérateurs soient beaucoup plus soucieux de leurs conditions de travail que du travail lui-même.

Plusieurs choses doivent être soulignées, cependant :

  • L’insertion du soldat dans une boucle de décision favorise les abus. Plus le soldat est autonome dans ses décisions, plus celles-ci seront « morales ». Plus il fait partie d’une série, plus la responsabilité est dispersée et le sentiment d’immunité augmenté [2]. Dans le cas du drone, puisqu’il s’agit d’une opération conjointe de l’armée et du renseignement, il y a une  série « Observation-Orientation-Décision-Action » qui fait intervenir diverses personnes. Malgré de nombreux abus (bombardement de civils, d’écoles etc.) aucun opérateur de drone n’a, à ma connaissance, été jugé.
  • Le fonctionnement en autonomie d’une opération favorise les abus, comme à Abu Ghraib (phénomène similaire à l’expérience de Stanford).
  • Le syndrome de choc post-traumatique (ou PTSD) résulte d’une exposition à la violence corporelle et d’une distorsion entre la conscience d’être vulnérable et l’importance accordée au but de l’opération militaire [3]. Je me souviens avoir vu, à Singapour, cette série de photos sur la désobéissance civile chez les soldats américains en Irak, souffrant de graves troubles psys [4]: un des soldats expliquait comment, après quelques semaines, la recherche des armes de destruction massive était devenu un sujet de plaisanterie, que ses camarades et lui prétendaient qu’ils allaient les trouver dans un placard après être entré dans la maison d’une famille. Il me semblait qu’en France, l’opinion publique n’était pas dupe de la présence d’armes de destruction massive; imaginez, pour le dire un peu vulgairement, ce que ressent le soldat lorsqu’il réalise, au milieu du chaos et après avoir vu ses camarades mourir, que ces armes n’ont jamais existé.
Jo Meston Scott

Jo Meston Scott, The Grey Line

En conclusion, beaucoup d’opérateurs ont reporté les souffrances psychologiques spécifiques notamment à la proximité entre le lieu de travail (et donc le champ de bataille) et le domicile, mais ces souffrances ne sont pour l’instant pas comparables au voyage au bout de l’enfer que connait un soldat au front. De plus, la souffrance psychologique des opérateurs, et le syndrome de choc post traumatique des soldats en général (depuis, notamment le Vietnam), sont considérés par de nombreux auteurs [5] comme un discours scientifique, au service du politique, visant à transformer les bourreaux en victimes afin de prouver le caractère toujours « humain » (donc, implicitement, empathique, ce qui est déjà largement discutable) de pratiques militaires critiquées. Loin de nous l’idée de nier la souffrance de ces personnes – au contraire – mais ce qui est reproché au PTSD est la mise en avant de ces diagnostics pour justifier l’Humanité d’un des camps, se battant contre un ennemi dont on ne sait presque rien. C’est l’ennemi qui est constitué en tant qu’autre, inhumain, sujet sur lequel je reviendrai, encore.

 

 

[1] Grégoire Chamayou. «Psychopathologies du drone» in Théorie du drone. La Fabrique. 2013. pp. 151-161.

[2] Michel Goya. « Mélancolie militaire. Le soldat professionnel français dans les opérations actuelles» in Perspectives Psy. 2010/1 – Vol. 49. pp. 8-14.

[3] Kenneth T. MacLeish « Body Armor Anaesthesia » in Medical Anthropology Quaterly. 2011. Vol. 26, Issue 1, pp. 49–68.

[4] Jo Metson Scott. « The Grey Line ». http://www.jometsonscott.com/the-grey-line-book/4zwd1ovobaw4i5ucgtiscr66i5ur3k

[5] Entre autres: Mark Neocleous. « ‘Don’t be scared, be prepared’: Trauma-Anxiety-Resilience » in Alternatives: Global, Local, Political. 2012. 37(3) pp. 188-198.