Sur l’émancipation 1ère partie – Gayatri Spivak

Cette semaine je vais vous parler de Gayatri Spivak.

Ceux qui me connaissent savent que j’en ai ma claque, chaque fois que j’ouvre un bouquin de théorie critique et de philosophie politique, de tomber sur un tiers de Badiou, un tiers de Zizek et (moins souvent mais quand meme) un tiers de Ranciere. Sachez messieurs, que ça n’a rien de personnel, et peu à voir avec le contenu. Mais je suis juste fatiguée d’avoir trois hommes blancs, d’un certain age, avoir le monopole de la théorie de l’émancipation (sic). Il y a foule d’autres auteurs fascinants qui n’ont, quasi-littéralement, pas voix au chapitre à cause de ces trois superstars. Vous n’avez pas, M. Badiou, le monopole de l’émancipation.

Au-delà de ça, vu l’ambiance pas très ouverture d’esprit et amitiés entre les peuples au vu des dernières élections, on va dire que c’est une série mi-philo, mi-touche pas à mon pote.

George Clooney, Une Histoire Vrai http://georgesclooney.blogspot.co.uk/p/tome-1.html

 

 

J’inaugure donc aujourd’hui une série d’articles sur « les autres », les soi-disant minorités. En ce moment au Royaume-Uni, un mouvement dans les universités, « Why is my curriculum white? » (« Pourquoi est-ce que mon programme est blanc? »), vise a introduire des auteurs moins blancs, moins masculins, moins occidentaux dans un programme investi par Deleuze, Foucault, Derrida, Badiou, Zizek etc. ou meme Descartes, Kant, Nietzsche. Si vous saviez le nombre d’auteurs géniaux, droles, subversifs et efficaces dont je n’ai entendu parler qu’en toute fin de licence et en master (et encore, j’étais en études culturelles, discipline inexistante en France).

Un article du Guardian sur le sujet, pour les anglophones: ici

Voilà la raison pour laquelle j’ai décidé de faire une série d’articles sur l’émancipation, par des auteurs qui ont du/pu s’émanciper de leur (plusieurs réponses possibles) :classe/genre/origine/nationalité/orientation sexuelle/préférence pour le beurre doux ou demi-sel, pour exister en tant que philosophes critiques.

Et donc, pour ouvrir la danse, Gayatri Spivak, et j’aime autant vous dire que c’est une sacrée tronche, vous allez en avoir pour votre argent. Ironiquement Spivak a traduit en Anglais De la grammatologie (1967) de Jacques Derrida. Elle a notamment beaucoup utilisé le rapport au langage dans l’oeuvre de Derrida pour déconstruire les procédés coloniaux de l’Empire Britannique en Inde, procédés incluant entre autres la construction du mythe de la nation par la langue anglaise et l’annihilation des autres langues, notamment le Bengali (langue maternelle de Spivak).

Mais le texte donc je veux parler aujourd’hui fait écho au texte de Foucault et Deleuze posté ici le mois dernier; son titre anglais est More on Power/Knowledge, soit Plus de réflexion sur le savoir-pouvoir. Spivak y parle de la nécessité éthique de maintenir une position politique engagée en meme temps que critique. En effet elle entend par critique une « philosophie qui est consciente des limites de la connaissance » (Spivak, 1992 : 142). C’est, il me semble, précisément ce que Deleuze formulait quand il exprimait « l’indignité qu’il y a à parler au nom des autres » (Foucault:). Un théoricien critique (à l’inverse de la théorie dogmatique, peu recommendable) est un théoricien qui sait qu’il y a d’une part des choses dont il ne peut pas parler avec légitimité (par exemple la souffrance des autres) et d’autre part, que la théorie n’est pas la panacée. La théorie est nécessaire mais, pour etre bénéfique, ne doit pas etre érigée en dogme. Spivak montre ainsi que l’application de « la partie la plus fragile de Marx, le scenario Euro-centrique prédictif » à des zones non-Européennes est l’exemple meme de la théorie vouée à l’échec et, dans ce cas, à la violence. Spivak étant, dans ses propres termes, une « communiste vieille école » (Spivak 1992 ), il est intéressant de voir que si elle souscrit à la théorie, elle considère que l’ériger en dogme est mortifère.

L’objet central de son texte est, cependant, le rapport de Foucault et Derrida à la notion de savoir-pouvoir.

J’y reviens dans le prochain post.