Toutes les vies comptent

Les affaires de meurtres par des policiers aux États-Unis ne sont que l’équivalent « intérieur » de la politique étrangère américaine. Que ce soit au moment où les policiers les abattent ou dans le traitement qui en est fait par les médias ou la justice  – acquittement systématique des officiers –  les victimes sont traitées comme des terroristes.Les frappes de signature ne cherchent pas à savoir qui elle frappent, mais déterminent un profil ou un comportement menaçant.

« [Les frappes de signature] passent d’une épistémologie du constat manifeste, du jugement de fait, à un épistémologie du soupçon dans laquelle la décision de ciblage se fonde sur l’identification d’une conduite ou d’un profil de vie dénotant un statut présumé d’appartenance à une organisation hostile » [1].

Dans les deux cas, il y a définition, en amont, d’une menace, selon des critères de genre, ethniques, d’âge. Sur le territoire national la menace est noire, masculine, urbaine, plutôt jeune. En Irak, en Afghanistan, au Yémen, au Pakistan ou en Somalie, la menace est masculine, d’âge militaire. Le comportement des individus entraîne la frappe : présence de ce qui est identifié comme une arme  – même si factice – réunion identifiée comme terroriste – même s’il s’agit d’un mariage, d’un enterrement ou même d’un entrainement sportif [2].

Dans les deux cas, l’impératif de sécurité est tel que la menace est éliminée sans autre forme de procès ; Jerome Karabel, sociologue à Berkeley, parle même « d’autre peine capitale » [3], puisqu’en plus de ne pas présenter les personnes à la justice, le risque d’erreur judiciaire n’entre plus du tout dans les variables.

Enfin, après coup, la victime est présentée comme coupable. Les victimes de frappes de drones, s’ils correspondent aux critères – âge militaire, hommes, en groupe, etc. – n’appartiennent pas à la catégorie des « civils » mais des « autres »[4]. Mike Brown, abattu par le policier, vit un portrait de lui en thug (voyou) diffusé par les médias, au lieu d’une photo de sa remise de diplôme, ou de son équipe sportive. Une campagne sur Twitter, #iftheygunnedmedown (s’ils m’abattaient), se posait la question suivante « s’ils m’abattaient, quelle photo de moi serait diffusée ? » [5]. Comme si, chez CNN, porter du Nike ou fumer une cigarette reviendrait à être coupable de quelque chose, n’importe quoi, qui rendrait l’acte du policier un peu moins grave.

Enfin, comme le pointe Jerome Karabel, une absence totale d’enquête indépendante :

Bell rapporte qu’il a été incapable de trouver un seul cas de meurtre par la police considéré  « injustifié » dans les 129 années [d’archives], depuis que les services de la police du Wisconsin furent fondés en 1885. [3]

Encore une fois, à ce jour, aucun opérateur de drone n’a été jugé, malgré des frappes ayant tué jusqu’à 69 enfants, en une journée, après que le missile ait touché, par erreur, une école [4].

La police – c’est-à-dire le pouvoir policier, davantage que l’institution – est, en temps de guerre contre le terrorisme, le pendant domestique de l’armée, qui opère sur le territoire ennemi. La réaction, sur le terrain, d’un officier de police, est certainement différente de celle d’un opérateur, qui n’est pas soumis au stress et à l’urgence d’une réaction. La frappe de signature est le résultat d’une série de procédures, quasi un algorithme, pas d’une réaction physiologique. Mais dans les deux cas, le droit n’existe plus. La victime est tuée avant d’être jugée, les faits ne sont pas établis, la justice jamais rendue.

 

[1]    Grégoire Chamayou. Théorie du drone. La Fabrique, 2013, p205.

[2] Jean-Baptiste Jeangène Wilmer. « Idéologie du drone » in La Vie des Idées, 2013. http://www.laviedesidees.fr/Ideologie-du-drone.html%5D

[3]  Jerome Karabel. “The Other capital Punishment” http://www.huffingtonpost.com/jerome-karabel/the-other-capital-punishment_b_6301928.html

[4]   Bureau of Investigative Journalism http://www.thebureauinvestigates.com/category/projects/drones/

[5] Twitter Users Ask What Photo Media Would Use #IfTheyGunnedMeDown http://time.com/3100975/iftheygunnedmedown-ferguson-missouri-michael-brown/