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Tag: traduction

Lost in translation

Vous savez que j’ai pas mal réfléchi aux politiques de la traduction ces derniers temps. J’adore faire de la traduction, tu fais à la fois l’exégèse du texte en même temps il y a une part créative que je retrouve peu dans mon travail académique. Mais vous le savez peut-être aussi, j’ai commencé à travailler pour une organisation qui s’occupe d’artistes qui travaillent sur le conflit, qui viennent de zones de conflits ou qui font des choses qui n’ont pas forcément à voir avec la guerre mais qui l’ont vécue. Vous pouvez voir ce que je fais pour eux ici : https://artraker.wordpress.com/

Au sein de cette organisation je suis entre autres employée au développement du projet Positive Peace, c’est-à-dire une paix qui n’est pas passive mais qui au contraire essaie de mettre en place une paix créative, sur le long terme, qui implique tous les acteurs, etc.

Et donc, pour en venir à ma réflexion du jour, j’ai commencé à chercher ce qui existait en matière de traduction pour la paix. Si la traduction a une dimension créative, et j’en suis persuadée, et que la créativité fait partie des processus de paix, et j’y crois vraiment, alors la traduction est peut-être davantage que simplement un outil de négociation. La traduction n’est pas simplement une technologie.

On sait comme les erreurs de traduction peuvent mettre encore plus de tensions dans un processus diplomatiques.

On sait aussi  comme certains spectateurs ont été perdus par Lost in Translation, en y voyant un film raciste. Ca me parait injuste (Attention! je ne nie pas la légitimité des spectateurs à y voir du racisme, à cause de la reproduction des stéréotypes), car la réussite du film est de montrer comment les deux personnages voient les Japonais. Bob est cynique et Charlotte est naïve. Les Japonais leur apparaissent comme des aliens exubérants. Même si les personnages peuvent être attachants, j’y ai vu aussi une critique des Américains qui arrivent et qui ne font pas d’effort pour aller vers une culture inconnue – sans aller dans une présupposée dimension post-coloniale du film. Charlotte n’arrive pas à communiquer avec l’actrice américaine qui se dit « arexique ». Bob n’arrive pas à communiquer avec sa femme qui lui parle en couleurs de moquette. Vous savez ce moment, si vous avez vu le film, assez mémorable où Bob tourne une pub pour le whisky Suntory et le réalisateur parle pendant 15min et la traductrice lui transmet une minuscule phrase d’instruction. Pour moi ça résume l’expérience de Bob et Charlotte du Japon (mais pas l’intention du film, à mon avis): ils sont au cœur d’une culture extrêmement riche, millénaire, très éloignée de celle des Etats-Unis, et ils n’en retiennent que la télé qui braille et le karaoké. Il faut vraiment faire la différence entre la créatrice et ses personnages ici: les stéréotypes sont-ils dans le film ou dans les têtes de Bob et Charlotte?

Mais les spectateurs sont aussi des interprètes (d’ailleurs la scène finale du film donne lieu à un des plus grands mystères du cinéma de ces dernières années), et le traducteur encore plus. Vous vous souvenez quand j’ai dit que la médiation culturelle se disait « interpretation » en Anglais. C’est vraiment un travail fascinant que d’essayer de laisser un texte nous parler, de comprendre ce qu’il veut vraiment dire, tout seul. Je pense qu’il y a vraiment quelque chose à creuser ici en matière de processus de paix et je vous en reparlerai.

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Sur l’émancipation 2ème partie – Gayatri Spivak

Je vous avais promis de poursuivre sur Spivak et le langage. Je vous expliquais grossièrement dans le premier post sur le sujet que pour elle il n’y avait pas de hors-texte quand on s’intéressait à la construction du nationalisme.

Je vais vous parler aujourd’hui de ce que Spivak appelle les politiques de la traduction. Cela vient de ma recherche évidemment sur l’articulation théorie et pratique, mais aussi sur une frustration de voir des textes rendus inaccessibles par le fait qu’ils n’ont pas été traduits.

Ce que Spivak appelle politique est en fait une possibilité d’émancipation féministe, en fait, traduire des femmes pour les rendre accessible dans une autre langue: sa langue maternelle, concept auquel Spivak dévoue une partie importante de son travail, notamment sur comment ce qu’elle considérait être la langue de sa mère a été transformée par l’administration britannique en une fiction, celle d’une langue nationale. Si on veut établir en sciences humaines une vraie représentation à la fois en termes de genre et d’origine, cela passera par la solidarité féminine avec les auteures de pays moins représentés.

Une des façons de résister à l’invitation capitaliste du multiculturalisme à l’auto-identification et d’y faire concurrence est de donner le nom de « femme » à l’inimaginable autre.

Gayatri Spivak

Par ailleurs, apprendre le langage des auteures des pays du tiers monde est une tentative de les comprendre, sans essentialisme qui passerait par le langage, en essayant d’appliquer des mots, disons français, sur des concepts qui n’existeraient pas en français. C’est un pas vers ce qui a été construit comme l’autre par la théorie européenne. La traduction est le lieu d’un échange entre l’auteure et la traductrice qui ne signifie pas une absence critique mais bien la création d’un espace quasi intime de discussion sur le sens du langage. La traduction n’est pas hors-texte et traduire est une capacité d’action politique qui vient avec une responsabilité.

Je suis particulièrement d’accord avec elle lorsqu’elle dit:

La traduction est l’acte le plus intime de la lecture. Je m’abandonne au texte quand je traduis.

Gayatri Spivak

Il y a tellement d’auteures non traduites, Spivak en fait partie même si certains de ses ouvrages sont trouvables en français mais bell hooks par exemple, une des intellectuelles américaines les plus importantes, n’a jamais été traduite et est quasi-inconnue en France.